« Une vie ? C'est le temps de froisser une feuille en papier », voilà comment la représente le jeune artiste plasticien né en Kabylie en 1990, l'année même de la naissance du terrorisme en Algérie.
« L'homme est plein de paradoxes, il faut oser naviguer dans ce monde et l'explorer non seulement sans crainte, mais avec appétit. » Rajoute-il.

Après deux années de formation dans un atelier d'art plastique, il intègre l’École des Beaux-Arts d'Azazga en Kabylie où il a acquis plusieurs techniques en art classique. Peu rassasié, changement de perspective, il s’installe en France où, il achève ses études en 2016 et obtient un Master 2 à l'Institut Supérieur des Beaux-Arts de Besançon.

La violence accompagne chacun de ses travaux, mais, il s'agit d'une violence qui se nourrit de sensualité, une violence épicée. Pour lui : « Si les images sont si extrêmes, c'est parce que les questions sont posées avec une telle intensité que je ne peux répondre autrement. Un esprit exalté, ne peut accoucher que de concepts et de situations exaltantes ! ».

D'un monde absurde à un monde de culpabilité, d'un monde de révolte à un monde de sommeil, entre fascination et répugnance, désir et angoisse... L'artiste dont la sensibilité et les personnages sont agités nous fait baigner dans la complexité de l'esprit humain et de ce qui l'entoure.




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L' ART INTEMPESTIF DE MOUMEN B.


Les travaux de Moumen Bouchala qu'il s'agisse de peintures, de vidéos, d'installations, de performances ou de fictions écrites, composent un vaste ensemble doux-amer d'où surnage pourtant une tendre et très belle mélancolie, peut être la permanence d'un fol espoir. Celui là même qui pourrait nous permettre de croire encore en l'homme et à la possibilité d'un Etat qui n'opprimerait pas, d'un amour qui ne serait pas contrôlé par le religieux.

Ce que ce jeune artiste a très tôt compris de ses montagnes Berbères d'Algérie c'est que le malheur des peuples soumis à l'iniquité se lit tout autant à l'échelon collectif que dans la douleur individuelle. La société militaro-policière, comme sa forme occidentale et policée du Contrôle, rend malade, impuissant, ou enragé. Chez Moumen l'art dit toujours que l'état de dictature n'est jamais un universel abstrait, mais qu'il s'incarne, à proprement parler, dans la destinée personnelle voire intime des individus. Écrasés jusque dans nos rêves, semblent crier ces oreillers qu'un rouleau compresseur aussi systématique qu' indifférent a souillé de son implacable cylindre.

Maladie de la Mère, Mère patrie ou biologique, qui nous empêche de reposer dans une origine ou un foyer apaisant mais qui, au contraire, nous réclame une vigilance de tous les instants. Baisser la garde serait, en effet, s'exposer aux Furies de cette Méduse qui ne nous prend jamais dans les bras que pour mieux nous étouffer.

Toutefois, il s'agirait aussi de refuser la culpabilisation qui s'insinue dans nos âmes alors même que l'on se croit sauvé par l'amour et il faudrait avoir le courage de mener cette lutte insensée du héros de la vidéo qui préfère lancer la pomme à la tête du « Très Haut » plutôt que de bêtement la croquer et passer le restant de sa vie à s'interroger sur la légitimité de sa faim.

Ainsi va l'oeuvre de ce créateur kabyle qui n'a rien oublié de Jugurtha. Mieux vaut mener noblement un combat perdu d'avance et s'écrouler debout, que de survivre lâchement ployé sous l'injure quotidienne. Aussi de la France retiendra-t-il surtout les combats d'un Camus ou d'un Sartre, qui tout en constatant l'absurde du monde nous obligent néanmoins à avoir les mains sales. Rien d'étonnant alors que parfois, la nausée saisisse le personnage qui ne peut réprimer un renvoi, comme l'ultime reflux organique d'un environnement qu'il se refuse à considérer comme son milieu inéluctable et assigné. En somme, le sfumato contemporain, qu'il soit celui des lieux institutionnels de présentation de l'art-marché ou l'horizon visible des images, intoxique celui qui le respire sans précaution.

Mais précisément l'air du large (peut être celui des côtes escarpées et solaires, si rimbaldiennes, de son enfance) berce aussi d'une toute autre mélopée l'oeuvre si forte que nous offre en partage MB.

Car il faudrait oser dire que la maladie, le malaise et la souffrance, sont finalement bons signes, ils disent dans leurs convulsions et leurs râles que l'on ressent encore comme insupportable l'oppression, que l'on ne se résout pas à l'absence d'horizon. Malheur à ceux qui ne ressentent plus de douleurs ni d'agression et qui coulent des jours paisibles sous le terrible joug, ils sont condamnés, au fin fond de leur caverne, à pousser des caddies dans l'univers concentrationnaire que décrivait Tocqueville dans la fin de sa « Démocratie en Amérique ». Trop heureux d'être asservis d'un pouvoir qui se charge de leur bonheur matériel au mépris de tous les autres. D'un pouvoir qui joue et se joue de nous, comme un animal féroce le fait avant de dévorer sa proie, comme dans ces claques des jeux de mains adolescents où se mêlent en sang indifférencié les croissants de l'Islam, les étoiles de David et les croix des Chrétiens. Jeux de mains jeux d'esclaves, de « vilains », mais au sens médiéval du terme.

Ainsi, Nietzsche peut-il être convoqué ici dans ce qu'il appelle le caractère intempestif d'une oeuvre qui vaut vraiment ; chez Moumen, la colère signifie avant tout que l'on est encore vivant, que l'on a pas abdiqué et que l'on croit que toute feuille trop blanche doit être froissée, porter sa marque, fut-elle modeste, plutôt que d'accueillir des lignes serviles dictées de l'extérieur.

Déchirer, froisser, vomir, continuer de ramper jusqu'aux ultimes limites de ses forces, et surtout, ne rien craindre que l'immobilisme et le trou noir des acceptations. Tel semble être le fil rouge de cette oeuvre polymorphe d'une rare densité qui s'est façonnée au long de ses années d'apprentissages, de ses expositions et de ses résidences. Il n'est pas si étonnant alors, qu'ici, un vieux sage prenne davantage l'allure d'un raboteur de Caillebotte que celle d'un philosophe olympien. Mais qu'on ne s'y trompe pas, se traîner ainsi jusqu'aux derniers instants est la marque des grands fauves. Des grands fauves et des héros grecs plus dionysiaques qu'apolliniens : Achille au talon percé marche encore vers son combat avant d'expirer.

Il importe donc, dans un univers trop aseptisé, d'oser souiller l'immaculé « white cube » d'images de révolte et d'agonie, de ne pas se distraire d'un monde où pétrole et misère cheminent singulièrement ensemble, et où l'on se prosterne sans vergogne devant des rois morts qui pourtant tuent encore. Moumen Bouchala dans son intempestif usage de l'art, tempête et invente des rivages qu'il éclabousse d'une écume de colère et ce gros temps nous laissent tour à tour affligés du grain ou épuisés comme après une traversée tumultueuse, mais à jamais certains d'être toujours vivants.

Et Zarathoustra peut préférer alors descendre, tranquille et fier, des montagnes berbères plutôt que de Haute Engadine et choisir de nous rappeler que généalogiquement homme libre se dit « Amazigh »...

2015
Laurent Devèze