Tignaw (du Kabyle/Berbère, signifiant "Les Cieux"). 5 Etais (métal galvanisé) de différentes tailles, 3 mètres de hauteur maximale. 5 dalles (pierres de Hauteville), 60x60x7cm. 2020




"Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle..."
(Spleen. Baudelaire)




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TIGNAW 
(Les cieux de Moumen Bouchala)


« Lorsque les lattes disjointes de la passerelle où chemine l'humanité s'entrouvrent sur le vide sans fond, la plupart des hommes ne voient rien, mais certains autres voient le rien. Ceux-ci regardent sans trembler à leurs pieds et chantent gaiement que le roi est nu.»
(Le vent Paraclet in la dimension mythologique, Michel Tournier)




L'installation de Moumen Bouchala convoque tout à la fois deux références qui peuvent apparaître bien éloignées l'une de l'autre voire même contradictoires.
D'une part celle de l'univers des chantiers qui constituent le spectacle ordinaire de nos rues au point d'en devenir quasi invisibles. D'autre part celui de la mythologie gréco-romaine et de cette phorie chère au Michel Tournier du Vent Paraclet.1

- Au commencement était le chantier.

Genèse mise à part, des pyramides égyptiennes aux temples romains, les récits et les images abondent de ces étaies ces poulies et autres échafaudages nécessaires à leur édification comme ils évoquent la foule d'esclaves ou de manouvriers, fourmis qui s'agitent ou s'ordonnent en longues colonnes d'efforts et de souffrance pour que le grand monument s'érige.
Or précisément notre monde lui aussi a sans cesse besoin de galeries suspendues et éphémères de ces poteaux de soutien pour édifier banques et immeubles de rapport centres commerciaux ou fastfood.
Un sentiment perdure celui de la présence de l'effort démultiplié de ces hommes à édifier ces outils provisoires pour que le pouvoir se construise par ses monuments interposés. Nul château ni édification sacrée ici nos pharaons font dans le réitérable voire même la pacotille. Que reste-t-il en effet, des friches industrielles sinon des structures à l'abandon qu'il nous faut réinvestir (le terme est cocasse) pour les sauver d'une lente et pitoyable agonie rouillée ? Et que dire de ces nouvelles friches commerciales qui polluent le paysage et qu'aucune reconversion ne semble venir à bout2 ?
La question de l'artiste fait sens ici : et si tout ça, toutes ces femmes et tous ces hommes, tous ces poteaux de soutènement n'étaient là que pour soutenir du vent, celui de l'apparence et du faux semblant ?
Imposture d'un chantier sans Parthénon mais avec esclavage et outils, béton et tours de forces, pour ne soutenir en définitive qu'une illusion.
Dans une sorte de version BTP du roi est nu l'espiègle petit tailleur Moumen nous montre la nudité réelle celle d'un dominateur qui se croit architecte ou urbaniste alors que depuis longtemps déjà il n'édifie plus rien de solide.
Toutes ces heures de travail, tous ces sacs de ciments charriés avec peine et sous tous les temps par des êtres plus habitués au soleil des Noces de Tipaza qu'aux rigueurs de l'hiver, toutes ces réunions de chantiers et ces efforts pour concevoir et soutenir d'énormes dalles, tout cela pour qu'un obscur et anonyme fonds de pension décide très loin et souverain de l'abandon de l'usine, ou du projet immobilier. Les crises ont montré à l'Europe comment celles-ci pouvaient s'incarner dans ces curieuses constructions avortées qui ponctuent les paysages de pays appauvris de pauvres maisons individuelles dont le sous-sol laisse entrevoir ce qu'aurait pu être un premier étage par filetages dépourvu de matière interposés. Fils de fers aussi absurdes que vermoulus dressant vers un ciel vide leurs index vaguement accusateurs.
Les robustes de Moumen évoquent ainsi sans mal ces mobilisations inouïes de corps et de matériaux, ces volontés péremptoires de bâtir plus grand, plus haut, qu'un monde au système de valeurs sans âme ni mémoire renvoie souvent, et sans le moindre scrupule, au vent du vide. Vent nu et glacé qui courent entre des poteaux devenus brutalement inutiles. L'artiste, ici, se situe là bien au-delà du "readymade" il bâtit, lui, un discours qui nous force à considérer ce vide immense qui constitue nos organisations tutélaires.
Elles et ils se disent tout puissants mais l'Histoire, si souvent sévère, ne retiendra sans doute  d'eux que leur inconstante et leur extrême fragilité. Si l'on osait la métonymie l'Histoire comme ces étaies de chantier ne retiendra... rien. Rien que ces poteaux justement, totems de  cet immense gâchis d'efforts et de travail ; des rêves de ziggourats et de palais ne restera aucun mur mais seulement le souvenir des chantiers.

- Des cieux si lourds.

Robustus signifiait également une race de chêne chez les Romains et nous savons que l'arbre était essentiellement lié pour eux à une vocation de trait d'union entre les vivants et les morts et entre les humains et le ciel.
La Fontaine dans la célèbre fable reprendra l'évocation de cette double nature de l’arbre, cœur des rituels des bois sacrés ; aussi, les piliers de Moumen Bouchala s'ils nous rappellent les disparus, les effacés, celles et ceux qui ont bâti nos villes et nos "palais" d'aujourd'hui, ils nous amènent également à relever la tête les yeux tournés vers le ciel.
S'agit-il de cet espace sidéral et déserté cher à Nietzsche ? Ou, au contraire, de ce poids des traditions religieuses contre lesquelles les toujours trop faibles étaies des artistes tentent de nous protéger ?
Les réalisations de ce créateur berbère, et ce qualificatif ici est à prendre comme synonyme de combattant, sont traversées de cette question des interdits et des dictats des croyances, de ce poids de ces vides sans réalité matérielle mais qui peuvent cependant égarer les peuples. Une de ses premières œuvres montrait des jeunes gens jetés dans une guerre aussi violente que dérisoire qui se claquaient les mains marquées des symboles des grands monothéismes. Religions-ogres qui se nourrissent des combats de chair fraîche que n'aurait pas désavoué le Tiffauges du Roi des Aulnes.3
La phorie, cette fonction symbolique attribuée aux grandes figures des géants ou des prophètes aux porteurs de lance (le célèbre doryphore) ou des Dieux (Christophe porteur du Christ) n’a de cesse de nous questionner : qu'est ce qui fait tenir ce monde ? Qu'est ce qui fait qu'on ne succombe pas écrasés sous son poids de turpitudes ? 
Là encore quittant les chantiers pour les temples sacrés (mais est-ce si éloigné ?) l'œuvre se déploie en réaffirmant le rôle de l'artiste comme d'un soutien face à toutes les fissures et tous les éboulements possibles pour que notre chemin se poursuive vaille que vaille sans ensevelissement ni coups de grisous.
Moumen Bouchala défend un art qui nous soutient dans notre cheminement vers la liberté ou la lumière qui nous permet de ne plus regarder craintivement le ciel guettant les possibles failles qui annonceraient son effondrement mais nous accompagne dans notre volonté de regarder bien droit devant, pour continuer de vivre et d'avancer.
En somme, sa vocation de porteur rejoindrait la possibilité d'un autre substantif qui contient en son sein l'antique phoria celle de l'euphorie. La joie de se tenir soi-même, toujours debout. Berbère sans doute.

Laurent Devèze
2020


1. Michel Tournier : « le résultat de cet ajustement, c'est la phorie, perversion propre à Tiffauges et grande geste de l'ogre. Le mot vient du grec phoréo porter... » Le Vent Paraclet (Le Roi des Aulnes) p. 120. NRF Gallimard, Paris, 1977.
2. Que l'on songe par exemple à Kangbashi immense ville fantôme chinoise que l'on ne visite pas sans un profond malaise.
3. « ...Cette tradition du garçon-proie va trouver dans l'Allemagne nazie son prolongement et son épanouissement. Les napolas n'existent que pour les garçons, et pour cela pour la simple raison que la chair à canon, cela se fabrique avec de la chair de garçon, exclusivement. » Ibidem, p. 117.